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27/05/2015

Michel de Montaigne et les cannibales de Rouen

Michel de Montaigne (1533-1592), l’auteur des « Essais », l'œuvre qui a influencé toute la culture occidentale, était à ce point fasciné par les mœurs indigènes, passionné par les récits des colons ou des missionnaires, qu’il va consacrer tout un chapitre du premier de ses livres  à ceux qu’on appelait « des cannibales ».  

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Michel de Montaigne

 

Et c’est dans notre bonne ville de Rouen, en 1563, à l’occasion de leur présentation au roi de France, qu’il va faire connaissance de trois d’entre eux. Devant le Parlement de Normandie, ce jour du 17 août fut proclamée la majorité du jeune roi, futur Charles IX (1550-1574), qui venait seulement de fêter ses 12 ans.  

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Les cérémonies d’accueil du roi de France Henri II à Rouen

 

Comme treize ans plus tôt, lors de la visite de son père le roi Henri II (1519-1559), les autorités de la ville offrent au jeune souverain, pour le divertir, un spectacle exotique durant lequel des indiens du Brésil sont invités à exécuter devant lui leurs danses traditionnelles.   

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L'exemplaire des Essais annoté par Montaigne, dit « exemplaire de Bordeaux »

 

C’est ainsi que Michel de Montaigne va faire connaissance de ces « sauvages » qui « avoient quitté la doulceur de leur ciel pour venir veoir le nostre ». C’est avec trois d’entre-eux, trois brésiliens, trois indigènes, trois barbares, trois chefs Tupinamba qu’il va pouvoir s’entretenir grâce à l’aide d’un interprète. Et son étonnement va être grand… Car les plus barbares ne sont pas ceux qu’on croit ! Ainsi, tous trois interrogés sur ce qui les a le plus étonnés, ils vont lui répondre trouver fort étrange « que tant de grands hommes portant barbe, forts et armés, … se soubmissent à obéir à un enfant… » ! Mais, laissons Montaigne nous narrer lui-même cette rencontre :

 

« Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’unie belle ville. Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

Je parlai à l’un d’eux fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère de plaisir.

Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient roi), il me dit que c’était marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il était suivi, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace, ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.

Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses. » 

 

Biblio. "Histoire de la Normandie" de R. Jouet et C. Quétel - Orep Ed. 2009

29/04/2015

Ni barbe, ni fleurs...

Saviez-vous que « l'empereur à la barbe fleurie », ce sacré Charlemagne (748-814), ne portait pas de barbe, mais seulement une épaisse moustache à la mode franque et qu'il se rasait le menton ? Cette légende lui prêtant une barbe alors qu'il était vraisemblablement imberbe et doté d'une petite voix fluette, a certainement pour origine une volonté  de « viriliser » l'autorité d'un homme « d'une réelle bonté, qui aimait faire des aumônes aux pauvres, pouvait éclater en sanglots à l'annonce de la mort d'un ami, et vénérait sa mère Bertrade ». Quand au qualificatif de barbe « fleurie », il ne s'agit que d'une mauvaise traduction de « flori », signifiant « blanc » en vieux français.

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 Statuette équestre de Charlemagne conservée au Musée du Louvre

Pour s'en convaincre, il suffit de se rendre au Louvre et de regarder bien en face une statuette équestre de bronze, datée de l'époque carolingienne et provenant du trésor de la cathédrale de Metz. On a alors en face de soi Carolus Magnus, l'Empereur Charlemagne en personne ! Représenté en « nouveau César », il tient de la main droite un globe, symbole de l’universalité de l’empire sur lequel il règne, et de la main gauche, aujourd'hui vide, probablement son épée Joyeuse.

 

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Détail de la statuette équestre de Charlemagne conservée au Musée du Louvre

 On peut aussi se rapporter à la description qu'a faite de lui son biographe Éginhard (770-840) dans sa « Vita Caroli Magni Imperatoris », la Vie de l'Empereur Charles Grand : « Charles était gros, robuste et d'une taille élevée, mais bien proportionnée, et qui n'excédait pas en hauteur sept fois la longueur de son pied (soit environ 1m90). Il avait le sommet de la tête rond, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, les cheveux beaux, la physionomie ouverte et gaie; qu'il fût assis ou debout, toute sa personne commandait le respect et respirait la dignité; bien qu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, la juste proportion du reste de ses membres cachait ces défauts; il marchait d'un pas ferme; tous les mouvements de son corps présentaient quelque chose de mâle; sa voix, quoique perçante, paraissait trop grêle pour son corps... »

En 2010, une radiographie et une scanographie de son tibia a permis d'estimer la taille de l'empereur à 1,84 m. Il faut rappeler que la hauteur moyenne des hommes de son temps était de 1,69 m. La largeur de l'os laisse penser qu'il était gracile et n'avait pas une construction corporelle robuste.

Et Éginhard de poursuivre : «Il jouit d'une santé constamment bonne jusqu'aux quatre dernières années qui précédèrent sa mort ; il fut alors fréquemment tourmenté de la fièvre, et finit même par boiter d'un pied. (...) Il s'adonnait assidûment aux exercices du chevalet de la chasse; c'était chez lui une passion de famille. (…) Il aimait beaucoup encore les bains d'eaux naturellement chaudes, et s'exerçait fréquemment à nager, en quoi il était si habile que nul ne l'y surpassait. Par suite de ce goût il bâtit à Aix-la-Chapelle un palais qu'il habita constamment les dernières années de sa vie et jusqu'à sa mort; ce n'était pas au reste seulement ses fils, mais souvent aussi les grands de sa cour, ses amis et les soldats chargés de sa garde personnelle qu'il invitait à partager avec lui le divertissement du bain; aussi vit-on quelquefois jusqu'à cent personnes et plus le prendre tous ensemble

 

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 Palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle

D'après l'analyse de la suture osseuse de son crâne, Charlemagne est mort à l'âge de 66 ans, soit 37 ans de plus que l'espérance de vie moyenne de ses contemporains, sans doute d'une pleurésie.

 

Biblio. « L'Histoire de France pour les nuls » de J-J. Julaud – First Ed. 2006 et « Le grand Bêtisier de l'Histoire de France » d'A. Dag'Naud – Ed. Larousse 2012.

08/04/2015

7 avril 1795 : place au mètre

Cela se passait il y a 220 ans ! En vertu de la loi du 18 germinal an III du calendrier républicain ou 7 avril 1795, le « mètre » remplace officiellement toutes les unités précédentes : « Il n'y aura qu'un seul étalon des poids et mesures pour toute la République : ce sera une règle de platine sur laquelle sera tracé le mètre qui a été adopté pour l'unité fondamentale de tout le système des mesures. (…) On appellera mètre, la mesure de longueur égale à la dix-millionième partie de l'arc du méridien terrestre compris entre le pôle boréal et l'équateur».

 

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Dès le 8 mai 1790, l'Assemblée Constituante avait adopté, sur proposition de Talleyrand (1754-1838), l’idée de l’unification du système de mesure français. Un an plus tard, le 26 mars 1791, l'Académie des sciences, fondée en 1666 par le Contrôleur Général des finances Jean Baptiste Colbert (1619-1683), tournait définitivement la page d'un symbole monarchique très fort ! En pleine période révolutionnaire française, fini les pouces, les pieds et autres toises et place au « mètre », unité universelle de mesure de longueur !

Du grec ancien « métron » signifiant « mesure », le mètre est défini comme la « dix millionième partie du quart d'un méridien terrestre » ou d'un quart de grand cercle passant par les pôles, comme unité universelle de mesure des longueurs.

 

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 Jean-Baptiste Delambre (1749-1822)

La mesure de la longueur exacte du méridien va donner lieu à une épopée de six années. Elle débute le 25 juin 1792. Deux astronomes et mathématiciens en sont chargés : pour Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) la distance entre Dunkerque et Rodez, soit une portion d'arc de 760 km, et pour Pierre Méchain (1744-1804) celle entre Barcelone à Rodez. Il est prévu qu'ils n' effectuent leurs mesures que sur un arc suffisamment long de ce quart de méridien et qu'ensuite, par proportionnalité, ils obtiennent la longueur totale dudit méridien. Le résultat de leurs mesures est étonnant : 551 584,7 toises, avec une erreur remarquable de seulement 8 millionièmes ! La longueur du quart de méridien calculée est alors égal à 5 130 740 toises. 

 

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 Pierre Méchain (1744-1804)

De février 1796 à décembre 1797, seize mètres-étalons gravés dans du marbre sont placés dans Paris et ses alentours, afin de familiariser la population avec cette nouvelle mesure universelle. Deux d'entre-eux sont encore visibles aujourd'hui, l’un est au 36 rue Vaugirard et l’autre au 13 place Vendôme.

 

Biblio. « Les heures qui ont fait la France » in « Le Point » - Dec. 2014.