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22/12/2019

Un exemple d'handicap patronymique

Pas facile de faire carrière dans la politique quand on s'appelle "Pucelle". Pas facile de faire carrière tout court d'ailleurs. Bien sûr à Rouen, on a baptisé une des plus belles places de la ville de ce nom, la place de la Pucelle, et il ne viendrait à l'idée de personne d'en sourire. Mais de là à arborer sereinement ce matronyme sur sa carte de visite...

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Le calvaire de Jeanne à Rouen

Cela aurait pu pourtant être le cas de l'ancienne ministre Nadine Morano* si son père n'avait en 1976 engagé avec courage une procédure de changement de nom. Il était né "Pucelle" comme ses ancêtres, tous originaires de Jainvillotte, une petite cité du département des Vosges, située à seulement 25 km de Domrémy-La-Pucelle, le lieu même de naissance de Jeanne d'Arc, venue mourir sur un bûcher rouennais le triste jour du 31 mai 1431.

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Nadine Morano

S'appeler "Pucelle" au XVIIe siècle dans cette région de l'Est, c'était comme s'appeler à la même époque "Chaucouillon" en Lorraine, "Potdevin" en Picardie ou "Couillard" en Normandie : ça ne se remarquait tout simplement pas ! Présent dans la région depuis la nuit des temps, ces surnoms devenus noms de famille vont finir par se banaliser et les gens du coin n'y faire plus attention. Il faut dire aussi que, dans tous les villages de nos aïeux, on se connaît et on s'appelle le plus souvent par son prénom.

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Pour la famille de Nadine Morano, la situation va se compliquer à partir du moment où ses ancêtres vont quitter leur terre natale. Au fil du temps, des unions, du travail,... ils s'installent un peu plus loin, à La Neuville-sous-Châtenoix, puis à Médonville, à Morizécourt, en bordure de la forêt de Darney où l'arrière grand-père de la ministre exercera la profession de voyageur de commerce. Devenus des inconnus, voire des "étrangers" sur leurs nouveaux territoires, c'est alors qu'ils vont connaître le douloureux calvaire de tous les "handicapés patronymiques". Aussi, pour qu'enfin cesse les mauvais jeux de mot, les quolibets, les moqueries et bien plus encore, le père de Nadine Morano mènera un an de démarches administratives pour finir par obtenir le changement d'une lettre de son patronyme. Une seule lettre mais une lettre qui change tout ! Un "c" qui cède la place à un "g", faisant de "Pucelle" un nouveau patronyme, celui de "Pugelle".

 

* Morano est le nom d'épouse de la Ministre, née Nadine Pugelle.

 

Biblio. "Le tout politique" de J.-L. Beaucarnot - Ed. L'Archipel, 2011.

Merci au site Geneastar dépositaire de l'arbre généalogique de Nadine Morano.

27/10/2019

Beaumarchais, l'insolent

Sa vie fut un combat et un tourbillon enveloppant, entraînant, mêlant tout, dans un conflit de faits et de choses le plus étrange, le plus ondoyant, le plus divers, qui ait jamais agité une existence humaine*". Car Beaumarchais (1732-1799) est un aventurier et un libertin qui se fera connaître autant par ses spéculations et ses procès que par ses œuvres théâtrales dont les plus connues sont assurément "Le barbier de Séville" (1775) et "Le mariage de Figaro" (1778).

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Beaumarchais (1732-1799)

Pour ce brillant touche-à-tout de génie, tour à tour ou en même temps entrepreneur, agent secret, fournisseur d’armes, professeur de harpe, horloger, imprimeur, et bien sûr écrivain... tout commence un jour d'hiver dans le Paris du XVIIIe siècle. C'est le 24 janvier 1732 que Pierre Augustin Caron voit le jour au domicile de ses parents, dans la grande rue Saint-Denis, près de la rue des Lombards, entre l’hôpital Sainte-Catherine et la rue de la Heaumerie, au cœur du quartier des Halles. Il est l'unique garçon d'André-Charles Caron, homme d’intelligence et d’entreprise, originaire de Meaux et de sa femme Louise Pichon qui lui donnera aussi cinq filles. Issu d'une famille d'horlogers huguenots, il est lui-même maître-horloger dans la capitale, un artisan reconnu, un bourgeois gagnant bien sa vie et celle de sa famille, féru de musique et de littérature.

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L'enfant va grandir à l'ombre de ses sœurs. Son avenir est tout tracé... Aussi, à 13 ans, il débute son apprentissage dans l'atelier de son père. Ambitieux, intelligent et plein d'esprit, ses talents lui ouvrent les portes du grand monde et celles de la cour. Devenu fournisseur attitré de la Maison Royale, il épouse à l'église parisienne de Saint-Nicolas des Champs, le 27 novembre 1756, Madeleine Catherine Aubertin-Franquet. L'épousée, de dix ans son aînée, est veuve et également très riche. Parmi son actif, elle possède un "petit fief", celui de 'Bosc Marchais". Relevant de celui de Vizel à Moussy-le-Neuf, arrière-fief de la baronnie de Dammartin (Seine-et-Marne), il ne comprenait quelques terres, des prés et un manoir. C'était toutefois suffisant pour "agrémenter" utilement un patronyme des plus communs et ouvriers, "Caron" étant la forme normande et picarde du charron. Dès lors, Pierre Augustin Caron ajoute à son nom ce "de Beaumarchais", un soupçon de noblesse bien plus en adéquation avec sa nouvelle situation.

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Le métier de charron autrefois

Veuf après seulement deux années de vie commune, voilà qu'il se remarie en 1768 avec Geneviève Madeleine Wattebled de Sotenville. Elle aussi est veuve mais bien plus riche encore que celle qui l'a précédée. La ressemblance ne s'arrête pas là car elle décède elle-aussi au bout de deux années de mariage en laissant à son mari un héritage astronomique. Bien sûr, devant une telle "fatalité", "on" parle, "on" questionne, "on" accuse même,... mais rien ne sera jamais prouvé...

L'histoire oubliera Pierre-Augustin Caron et ses riches veuvages pour ne retenir que Beaumarchais, une figure emblématique du siècle des Lumières, auteur d'une critique hardie et spirituelle de la société de son temps, considéré à ce titre comme un précurseur de la Révolution française.

 

* Extrait de "Vie de Beaumarchais", Texte établi par Édouard Fournier, Laplace, 1876.

25/08/2019

Un "d'Estaing" hors du commun

"Un vrai nom d'emprunt" dira le Général de Gaulle en parlant de celui de Valéry Giscard d'Estaing. Faut dire que notre ancien président de la République a bien failli s'appeler Giscard de La Tour-Fondue ! Un patronyme il est vrai, très peu approprié à une carrière politique...

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Les "Giscard" se trouvent principalement dans les départements du Lot et de la Corrèze. Ce nom est issu de l'ancien prénom "Guiscard" ou "Gishard (Guichard), d'étymologie germanique, par les racines "gisel" signifiant "otage" et "hard" synoyme de "dur".

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La famille de V.G.E., les "Giscard" tout court, n'étaient pas nobles. Ils vivaient au cœur du Massif-Central, dans la petite cité lozérienne de Marvejols, capitale du Gévaudan. Le plus lointain ancêtre connu au XVIe siècle, François Giscard, de confession protestante, était, comme ses descendants jusqu'au XVIIIe siècle, marchand de son état. Son petit-fils Barthélémy, sieur de Montplaisir, aujourd'hui simple quartier de la ville, abjurera le calvinisme et son arrière petit-fils Pierre (1709-1798) unira son destin à la fille d'un bourgeois de Chirac, une paroisse des environs. De cette union naîtra Barthélémy Giscard (1732-1808), lequel fera un riche mariage en épousant l'héritière d'un receveur des Gabelles. La famille aurait sans doute été anoblie, comme toutes celles de son milieu, mais voilà, à la veille de la révolution, vivre du négoce et s'enrichir ou être anobli, il fallait choisir !

Et le temps va passer... Les Giscard vont poursuivre leur ascension sociale, s'investir dans la vie politique locale et la magistrature, en cultivant au passage de très belles alliances. De grands bourgeois auxquels ils ne manquaient plus qu'une particule ! En 1818, Martial Giscard (1796-1895), négociant-propriétaire, épouse la fille d'un couple de riches propriétaires possédant terres et château, Jacques Guy Cousin de La Tour Fondue (1765-1846), seigneur de Murol et de Salles et de Lucie-Madeleine d'Estaing (1769-1844). Cette dernière est la dernière représentante d'un rameau cadet, et apparemment bâtard, de la grande maison d'Estaing, une des premières familles de la noblesse d'Auvergne qui s'enorgueillissait d'avoir donné à la France un amiral, héros de la guerre d'Indépendance américaine, guillotiné à Paris en 1794.

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Domaine de l’Étoile - Propriété de V.G.E. à Authon (Loir-et-Cher)

Au lendemain de la guerre, une loi en faveur des familles dont le dernier représentant est tombé "au champ d'honneur" va venir miraculeusement réaliser leur vœu le plus cher. Eux qui avaient à plusieurs reprises mais en vain revendiqué le nom éteint de "Cousin de La Tour-Fondue" vont ainsi obtenir en 1922, non sans mal il est vrai, le valorisant "d'Estaing". Une providence à laquelle, l'un des leurs siégeant en personne à la haute assemblée, aurait pu, selon les mauvaises langues, donner un coup de main...

 

Biblio. "Le tout politique" de J.-L. Beaucarnot - Ed. L'Archipel, 2011.