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23/07/2017

Même pas peur !

C'est l'une des plus belles hêtraies d'Europe et l'une aussi des plus vastes forêts de Normandie. La forêt de Lyons s'étend sur environ 10 700 hectares, à cheval sur le nord-est du département de l'Eure et le sud-est de celui de Seine-Maritime. Faisant partie du domaine royale, elle était autrefois plus étendue encore incluant de fait la forêt de Bleu qui a longtemps constitué une dépendance.

Le roi Charles IX (1550-1574) aimait venir y chasser. Un jour, d'après Pierre de Brantôme (1540-1614), chroniqueur qui a beaucoup écrit sur les grands personnages de son temps, le roi y fit une étrange rencontre. L'histoire se passe à l'automne de l'an 1570, à la veille du mariage du suzerain avec Élisabeth d'Autriche (1554-1592) qui sera célébré le 26 novembre 1570 à Mézières (Ardennes).

 

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 Charles IX et Élisabeth d'Autriche, roi et reine de France - Miniature du livre d'heures de Catherine de Médicis.

 

« Bien plus fut estrange une vision qu'il (le roi) eut un peu avant ses nopces, ainsi qu'il estoit à la chasse dans la forest de Lyon près de Rouen, très belle et plaisante : un feu s'apparut à luy de la hauteur d'une picque ; les veneurs et picqueurs s'enfuyrent, mais le Roy, n'ayant aucune frayeur, sans s'estonner, et fort asseuré, mit la main à l'espée, poursuit ce feu luy tout seul jusques à ce qu'il s'esvanouyt. Il dist après à plusieurs, comme je luy ai ouy aussi dire, qu'il n'avoit eu peur aucunement, si-non quand il eut perdu ledit feu de veuë ; et que lors, se ressouvenant d'une oraison que son précepteur luyavoit apprise en son jeune age, il commença à dire : « Deus, adjutor meus, sis mihi in Deum adjutorium meum » (Dieur, mon aide, si Dieu me vient en aide). En cette forest il avoit fait jetter les premiers fondemens de la plus superbe maison qui fut jamais en France, voire en la chrestiente, et le nomma Charleval, à cause de la situation qui est en vallée, et de son nom. »

 

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Le feu follet a longtemps été considéré comme une manifestation d'esprits malins et d'âmes en peine, venues sous formes de petites flammes hanter les forêts désertes, les marécages et les cimetières. Le mot « feu-follet » provient du latin « ignis fatuus » signifiant « feu fada ».

 

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 Projet du château du Roi Charles IX

 

Ce feu-follet là n’effrayât pas le roi qui, séduit par la région, décida d'acquérir sur les terres de Noyon-sur-Andelle renommée Charleval, le « val de Charles , par le roi lui-même en 1573 et située dans la vallée au confluent de l'Andelle et de la Lieure , une terre pour y faire bâtir un château dont il confia la construction à Jacques Androuet du Cerceau (1515-1585). Les travaux du plus ambitieux projet de toute la Renaissance, un édifice quatre fois plus grand que celui de Chambord, débutèrent avant 1570. Ils furent ralentis par les guerres de religion qui ravageaient alors tout le royaume. Les fondations à peine sorties de terre, la mort prématurée du roi mit un terme définitif au vaste chantier dont les vestiges disparurent rapidement.

 

 

Biblio. « Pays de Lyons, il était une forêt... » - Patrimoine Normand n°91 – 2014.

27/05/2015

Michel de Montaigne et les cannibales de Rouen

Michel de Montaigne (1533-1592), l’auteur des « Essais », l'œuvre qui a influencé toute la culture occidentale, était à ce point fasciné par les mœurs indigènes, passionné par les récits des colons ou des missionnaires, qu’il va consacrer tout un chapitre du premier de ses livres  à ceux qu’on appelait « des cannibales ».  

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Michel de Montaigne

 

Et c’est dans notre bonne ville de Rouen, en 1563, à l’occasion de leur présentation au roi de France, qu’il va faire connaissance de trois d’entre eux. Devant le Parlement de Normandie, ce jour du 17 août fut proclamée la majorité du jeune roi, futur Charles IX (1550-1574), qui venait seulement de fêter ses 12 ans.  

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Les cérémonies d’accueil du roi de France Henri II à Rouen

 

Comme treize ans plus tôt, lors de la visite de son père le roi Henri II (1519-1559), les autorités de la ville offrent au jeune souverain, pour le divertir, un spectacle exotique durant lequel des indiens du Brésil sont invités à exécuter devant lui leurs danses traditionnelles.   

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L'exemplaire des Essais annoté par Montaigne, dit « exemplaire de Bordeaux »

 

C’est ainsi que Michel de Montaigne va faire connaissance de ces « sauvages » qui « avoient quitté la doulceur de leur ciel pour venir veoir le nostre ». C’est avec trois d’entre-eux, trois brésiliens, trois indigènes, trois barbares, trois chefs Tupinamba qu’il va pouvoir s’entretenir grâce à l’aide d’un interprète. Et son étonnement va être grand… Car les plus barbares ne sont pas ceux qu’on croit ! Ainsi, tous trois interrogés sur ce qui les a le plus étonnés, ils vont lui répondre trouver fort étrange « que tant de grands hommes portant barbe, forts et armés, … se soubmissent à obéir à un enfant… » ! Mais, laissons Montaigne nous narrer lui-même cette rencontre :

 

« Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’unie belle ville. Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

Je parlai à l’un d’eux fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère de plaisir.

Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient roi), il me dit que c’était marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il était suivi, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace, ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.

Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses. » 

 

Biblio. "Histoire de la Normandie" de R. Jouet et C. Quétel - Orep Ed. 2009