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06/03/2009

La révolte des nu-pieds

"Cessez de juger sur l'apparence,

Jugez avec équité"

Evangile selon St-Jean

 

Le 7 juillet 1639 éclate en Normandie la plus grave des révoltes de cette province, par nature peu frondeuse contre le pouvoir royal.

L’accroissement brutal de la charge fiscale tout au long de la décennie en est la cause.

Depuis longtemps, le budget royal est en déficit mais cette année là, il manque 114 millions de livres pour couvrir des dépenses qui atteignent 172 millions. Le roi Louis XIII a recours, pour se financer, à des expédients fiscaux. La Normandie, une des plus riches provinces du royaume, est mise à contribution.

Certes, il y a déjà eu des « émotions* » (= troubles) populaires, mais cette fois, l’agitation urbaine, plus traditionnelle en quelque sorte (à Rouen notamment), est rejointe par celles des campagnes. Un impôt est plus spécialement vécu comme particulièrement injuste, celui de la gabelle (1).

C’est cette révolte des campagnards, des « nu-pieds », qui va frapper particulièrement l’opinion.

En ce mois de juillet 1639, des troupes de « faux sauniers » se constituent à la lisière de la Bretagne, pays exempté de gabelle et à partir duquel par conséquent se développe une intense contrebande de sel. On apprend qu’il y a même des nobles qui se sont mis à la tête de ces bandes. Tout le Cotentin est touché et la presse parisienne, « La Gazette », « Mercure de France » qui relate les événements et surtout la répression qui va suivre, ne manque pas d’évoquer des chefs à la fois fascinants et effrayants tel un certain Jean Quetil, Général des insurgés, qui prend le nom de « Jean Va-Nuds-Pieds ».

La révolte gagne les villes : Caen, le 13 août, Rouen, du 20 au 23 août, Bayeux, le 25 ; Coutances, le 6 septembre.

Mais c’est à Rouen que se déroulent les faits les plus graves : un contrôleur des teintures est assassiné. Les responsables locaux ne s’emploient que mollement à calmer une émeute antifiscale qu’ils approuvent secrètement.

 

REVOLTE NU-PIEDS.JPG

Cependant, comme le pouvoir royal ne peut laisser l’anarchie s’installer, sur ordre de Richelieu qui veut faire un exemple, 6000 soldats à pied et 1200 chevau-légers(plus légèrement équipés et armés que les autres corps de cavalerie) sont envoyés à Rouen en octobre.

La révolte est finalement écrasée fin novembre 1639. Les meneurs de la sédition sont condamnés à mort. 200 mutins sont bannis. L’impôt est non seulement rétabli mais aggravé. Le châtiment s’abat sur Rouen où le chancelier Séguier, commandant de cette répression, s’établit à l’abbaye royale de Saint-Ouen en 1640. Il loge ses soldats chez l’habitant, remplace la municipalité par une commission et interdit le parlement pour avoir laissé faire.

Le centralisme monarchique et absolu est en marche !

  

(1) :  le sel fait l'objet d'un monopole royal. Il est entreposé dans des greniers à sel, où la population l'achète déjà taxé. La gabelle représente à cette époque environ 6% des revenus royaux. Mais  la perception de la gabelle n'est pas uniforme, elle dépend des pays :

- les pays francs, exempts d'impôts, soit parce qu'ils en sont dispensés lors de leur réunion au royaume de France, soit parce que ce sont des régions maritimes : Artois, Flandre, Bretagne, Vendée, Aunis, Basse-Navarre, Béarn ;

- les pays rédimés (ou pays rédimés des gabelles) qui ont, par un versement forfaitaire, acheté une exemption à perpétuité : Poitou, Limousin, Auvergne, Saintonge, Angoumois, Périgord, Quercy, Bordelais, Guyenne ;

- les pays de salines : Lorraine, Alsace, Franche-Comté, Lyonnais, Dombes Provence, Roussillon ;

- le pays de quart-bouillon. Le sel y est récolté en faisant bouillir le sable imprégné de sel de mer. Les sauneries versent le 1/4 de leur fabrication aux greniers du roi qui le revendaient avec taxes, les ¾ restants étaient commercialisés par les producteurs, sans taxe : Cotentin ;

- les pays de petite gabelle, où la vente du sel est assurée par des greniers à sel, mais où la consommation est généralement libre : Dauphiné, Vivarais, Gévaudan, Rouergue, Languedoc ;

- les pays de grande gabelle où on doit acheter obligatoirement une quantité fixe annuelle de sel, ce qui transforme la gabelle en un véritable impôt direct : Normandie, Champagne, Picardie, Île-de-France, Maine, Anjou, Touraine, Orléanais, Berry, Bourgogne, Bourbonnais.

 

 

22/02/2009

Le voyage du roi en Normandie

"Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage."
A. Suarès
Louis XVI a régné 19 ans et durant son règne, le seul voyage qu’il fit en province le conduisit en Normandie et dans notre bonne ville de Rouen.  
VOYAGE LOUIS XVI.JPG

 

 

Ce 21 juin 1786, escorté de 27 personnes et transporté par un équipage de 56 chevaux, le roi entame son premier et unique grand voyage.

Il quitte Versailles et après avoir traversé Verneuil, l’Aigle, Argentan, il s’arrête à Falaise pour se reposer au château du duc d’Harcourt où l’attend un accueil grandiose et où nul n’a ménagé sa peine pour le recevoir.

Le lendemain, il est à Caen où il reçoit de tels témoignages d’amour qu’il s’en étonne ! La 17ème ville du royaume est même allée jusqu’à « répandre sur le chemin le contenu de 100 banneaux d’un sable extrait des carrières de Mondeville, d’Ifs et de Carpiquet pour éviter que les chevaux ne glissent ».

Le soir même, l’équipée royale est à Cherbourg. Après une très courte nuit et la messe entendue, le roi  inaugure les nouvelles installations portuaires. Assis le plus naturellement du monde à bord du canot « le Patriote », il juge de tout en commentant la manœuvre du bateau.

Après une halte de 2 jours à Caen, il rejoint le Havre et préside au lancement d’un navire.

Enfin, le dimanche  28, il arrive à Rouen. Il fait son entrée dans la ville par l'avenue du Mont-Riboudet où s'élève un arc de triomphe. 50 jeunes gens à cheval , en brillant uniforme, l'attendent pour lui faire une escorte d'honneur. Le canon du Vieux Palais tonne, une foule nombreuse, avide de contempler le monarque, remplit les rues tendues de tapisseries et salue des cris mille fois répétés de "Vive le roi" celui dont la France entière apprécie la bonté. Le royal cortége remonte les boulevards Cauchoise et Beauvoisine, puis se rend à la cathédrale. Après avoir reçu les cours souveraines présentées par le duc d'Harcourt, gouverneur de la province, Louis XVI rejoint la chambre du commerce. Il y supprime l'ancien droit sur les sucres et la cire, donne 20 000 livres aux hôpitaux, puis, descend à pied jusqu'au pont, où il se repose sous une tente dressée à cet effet.

Le roi et sa suite soupent le soir même avec le prélat de la ville. Le jour suivant, 29 juin 1786, il quitte, enchanté, notre belle province, sur cette réflexion : « Je m’aperçois que j’approche de Versailles… mais j’en sortirai plus souvent, et j’irai plus loin que Fontainebleau ! »

Hélas, son prochain voyage ne le conduira qu’à Varennes.

 

Biblio. "Histoire de Rouen" d'A. Lefort - Ed. Le livre d'histoire-Lorisse - Paris 2002

20/12/2008

Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d'année à tous !!!

 

 

« De toutes les passions, la seule vraiment respectable me paraît être la gourmandise »

Guy de Maupassant

PERE NOEL.jpg

 

 

Aujourd’hui, en cette veille de Noël, je vous propose une gourmandise de l’esprit : une nouvelle signée Guy de Maupassant, "Nuit de Noël" ! *

 

 « Le Réveillon ! Le réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas !

Le gros Henri Templier disait cela d’une voix furieuse, comme si on lui eût proposé une infamie. Les autres, riant, s’écrièrent : « Pourquoi te mets-tu en colère ? »

Il répondit « Parce que le réveillon m’a joué le plus sale tour du monde, et que j’ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit stupide de gaieté imbécile.

- Quoi donc ?

- Quoi ? Vous voulez le savoir ? Eh bien,  écoutez : Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici 2 ans, à cette époque : un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait, les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines ; le monde semblait sur le point de crever.

J’avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le Réveillon, préférant passer la nuit devant une table. Je dinai seul ; puis je me mis à l’œuvre. Mais voilà que, vers 10 heures, la pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à travers les cloisons, m’agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais ; j’écrivais des bêtises ; et je compris qu’il fallait renoncer à l’espoir de produire quelque chose de bon cette nuit-là.

Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m’assis, je me relevais. Je subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je me résignai. Je sonnai ma bonne et je lui dis : « Angèle, allez m’acheter de quoi souper à deux : des huitres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de Champagne,  mettez le couvert et couchez-vous. » Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j’endossai mon pardessus et je sortis.

Une grosse question restait à résoudre : avec qui allais-je réveillonner ? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m’y prendre d’avance. Alors je songeai à faire en même temps une bonne action. Je me dis : Paris est pleine de pauvres et belles filles qui n’ont pas un souper sur la planche et qui errent en quête d’un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d’une de ces déshéritées. Je vais roder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser, choisir à mon gré.

Et je me mis à parcourir la ville.

Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s’étaient arrêtées.

J’ai un faible, vous le savez, j’aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la raison.

Soudain, en face du théâtre des Variétés, j’aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis, par-devant, deux bosses, celle de la poitrine, fort belle, celle du dessous, surprenante : un ventre d’oie grasse. J’en frissonnai, murmurant : « Sacristi, la belle fille ! » Un point me restait à éclaircir : le visage. Le visage, c’est le dessert : le reste, c’est… c’est le rôti.

Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante et, sous un bec de gaz, je me retournai brusquement. Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs. Je fis ma proposition, qu’elle accepta sans hésitation. Un quart d’heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement. Elle dit, en entrant : « Ah ! On est bien ici. » Et elle regarda autour d’elle avec la satisfaction visible d’avoir trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe, tellement jolie qu’elle m’étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour toujours.

Elle ôta son manteau, son chapeau, s’assit et se mit à manger : mais elle ne paraissait point en train ; et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eût souffert d’un chagrin caché.

Je lui demandai : « Tu as des embêtements ? »

Elle répondit : « Bah ! Oublions tout. »

Et elle se mit à boire. Elle vidait d’un trait son verre de Champagne, le remplissait et le revidait encore, sans cesse. Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues et elle commença à rire.

Moi, je l’adorais déjà, l’embrassant à pleine bouche, découvrant qu’elle n’était ni bête, ni commune, ni  grossière comme les filles du trottoir. Je luis demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : « Mon petit, cela ne te regarde pas ! » Hélas, une heure plus tard… 

Enfin, vint le moment de se mettre au lit, et pendant que j’enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla hâtivement et se glissa sous les couvertures. Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous ; et je me disais « J’ai eu rudement raison d’aller chercher cette belle jeune fille ; je n’aurais jamais pu travailler. »

Un profond gémissement me fit me retourner.

Je demandai : « Qu’as-tu ma chatte ? » Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement.

Je repris : «  Est-ce que tu te trouves indisposée ? » Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main.

Son visage était décomposé par la douleur et elle se tordait les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de gémissements qui semblaient des râles et qui font défaillir le cœur.

Je demandai, éperdu : « Mais qu’as-tu ? Dis-moi, qu’as-tu ? » Elle ne répondit pas et se mit à hurler. Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi. Je répétais : « Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-ru ? » Elle balbutia « Oh ! Mon ventre ! Mon ventre ! » D’un seul coup, je relevai la couverture et j’aperçus…

Elle accouchait, mes amis.

Alors je perdis la tête : je me précipitait sur le mur que je heurtai à coups de poing, de toute ma force, en vociférant : « Au secours, au secours ! »

Ma porte s’ouvrit : une foule se précipita chez moi, des hommes en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des Mousquetaires.  Cette invasion m’affola tellement que je ne pouvais même plus m’expliquer. Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne comprenaient plus. Je dis enfin : ‘C’est…. C’est…. Cette femme qui… qui accouche. » Alors, tous le monde l’examina, dit son avis.

Un capucin surtout prétendait s’y connaître et voulait aider la nature. Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu’ils allaient la tuer et je me précipitai, nu-tête, dans l’escalier, pour chercher un vieux médecin qui habitait dans une rue voisine. Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout : on avait rallumé le gaz de l’escalier ; les habitants de tous les étages occupaient mon appartement ; 4 débardeurs attablés achevaient mon Champagne et mes écrevisses. A ma vue, un cri formidable éclata et une laitière me présenta dans une serviette un affreux petit morceau de chair ridée, plissée, geignant, miaulant comme un chat et elle me dit « C’est une fille. »

Le médecin examina l’accouchée, déclara douteux son état, l’accident ayant eu lieu immédiatement après un souper et il partir en annonçant qu’il allait m’envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice. Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de médicaments. Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux suites.

Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal. Il me dit : « Votre femme, monsieur… » Je l’interrompis : « Ce n’est pas ma femme. » Il reprit : « Votre maîtresse, peu importe. »  Et il énuméra les soins qu’il lui fallait, le régime, les remèdes.

Que faire ? Envoyer cette malheureuse à l’hôpital ? J’aurais passé pour un manant dans toute la maison, dans tout le quartier. Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.

L’enfant ? Je l’envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore 50 francs par mois. Ayant payé dès le début, me voici forcé de payer jusqu’à ma mort. Et, plus tard, il me croira son père. Mais, pour comble de malheur, quant la fille a été guérie… elle m’aimait… elle m’aimait éperdument, la gueuse !

- Eh bien ?

- Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière ; et j’ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache pour me voir passer, m’arrête le soir quand je sors, pour me baiser la main, m’embête enfin à me rendre fou !

Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais. »

*Nouvelle publiée dans « Rouen-Lecture » n°4