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16/06/2013

Voilà ce que je laisse à la postérité de nos malheurs…

En ce début de l’an de grâce 1726, Pierre Roussel, curé de la petite paroisse de Beuzeville, située sur le plateau du Lieuvin à l’extrémité nord-ouest du département actuel de l’Eure prend sa plume. 

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Dans son église, dédiée à Saint-Hélier, le moine ermite de l’île à laquelle il donna son nom,  il s’apprête à ouvrir une nouvelle page du registre paroissial.

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Sur une page blanche, il écrit en haut et à gauche « Beuzeville » suivi, au centre, de « 1726 ». Songeur, il se demande si cette nouvelle année sera meilleure pour ses paroissiens et paroissiennes, les sujets de sa majesté le roi Louis XV (1710-1774), que celle qui vient de s’achever et il écrit…

 

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« Cette année 1725 (l’une) des plus tristes que l’on ai jamais vue. Le blé, qui depuis le commencement de l’année n’a point toujours valu 25 et 30 livres à la pentecôte monte d’un marché à l’autre jusque a 45 et enfin deux autres marchés jusque a 90 livres et ce qui fut encore plus triste est que l’on en pouvait pas trouver pour de l’argent et les bourgeois étaient obligés de sortir des villes pour aller à v… en chercher dans les campagnes ; les pauvres périssaient de faim. Les boulangers ne cuisaient plus faute de trouver du bled. On fit défense de cuire du pain blanc et tout le monde fut réduit au gros pain. Pour surcroît de maux (la moisson) d’août ne put être faite qu’au mois de septembre à cause de la pluie continuelle qui tomba sans un seul jour d’intervalle depuis le commencement d’avril jusqu’au mois de janvier, ce qui causa quantité d’inondations. Puis il y eut encore quantité de grosses tempêtes qui déracinèrent beaucoup d’arbres. On mit le blé tout humide dans les granges. La plupart y pourri et il fallu jusqu’à Noël le faire sécher au four pour le faire moudre. Enfin on éprouvé pendant cette année toutes les calamités qu’on peut éprouver excepté qu’il y eu point de maladie. Voilà ce que je laisse à la postérité de nos malheurs.* »

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* Extrait du Registre paroissial de Beuzeville.

26/05/2013

Cruel acharnement du sort...

Sur le plateau du Roumois, au nord du département de l’Eure, se situe la petite commune normande de Hauville, bordée par la majestueuse forêt domaniale de Brotonne.

Nous sommes en 1745. Le 15 mai précisément. Voilà quatre jours que l’armée du roi Louis XV (1710-1774) vient de remporter la victoire de Fontenoy. Belle bataille, mais cruelle victoire puisque remportée au prix de tant de vies humaines !   

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En ce matin de printemps, les Hauvillais travaillent la terre et cultivent les champs. L’église du village,  placée sous le patronage de Saint-Paterne, évêque d’Avranches au Ve siècle et dotée d'une haute tour sur la croisée du transept est de pur style normand. Elle a été fondée six siècles plus tôt et a subi divers aménagements et reconstructions au fil des années.

Monsieur le curé est devant les fonds baptismaux et se prépare à accorder le sacrement du baptême à un nouvel enfant. Après la cérémonie, chacun appose sa marque au bas de l’acte qu’il vient de rédiger sur le registre paroissial des baptêmes, mariages et sépultures *… 

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« Cejourd’hui quinziesme de may mil sept cent quarante cinq nous a étté aporté par marie beuveuletre ( ?) veuve d’andré dulongs sage femme un enfan malle non légitime sorty d’anne delamare qui de naissance est sourde et muette qui na peu faire entendre et connaître aqui ledit enfan apartenait ainsi nous lavons baptisé pour la cas de nécessité et a été nommé Pierre par Pierre Battard de saint opotetune ( ?) et par magdeleine Dubocs veuve de Thomas Ferrand ses parrain et marraine ont déclaré ne savoir signer et ont mis leur marque fait par Mr le Curé en présence de Charles Savalle et de Louis Lehoux temoingts soussignés. »

 

Tristes destins que celui de cette femme et de son enfant ! "La liberté commence où l'ignorance finit" écrira Victor Hugo (1802-1885), un siècle plus tard.

 

 

* Registre paroissial d’Hauville (27) – Années 1734-1762 – p. 271

 

01/05/2013

Ce n'est rien, c'est une femme qui se noie...

15 juin 1705, le curé de la paroisse d’Ouistreham, petit port de mer du Calvados, situé sur la rive gauche de l’embouchure de l’Orne, l’abbé Paillegrain, prend sa plume en soupirant. Il doit annoncer au curé d’Ouainville, une terrible nouvelle, celle de la mort de deux de ses paroissiens en route pour un pèlerinage à la basilique Notre-Dame de la Délivrande, située à Douvres-la-Délivrande près de Caen, sûrement le pèlerinage le plus ancien de Normandie. Il écrit :  

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 Extrait du registre paroissial de Ouainville (Seine-Maritime)

sur lequel a été recopié ladite lettre.

 

« Le lundi dans l’octave du St Sacrement quinzième jour de juin mil sept cent cinq, il y eut treize personnes qui périrent dans le trajet de Sal(e)nette à Oystreham qui passaient dans le dessein d’aller en pèlerinage à Nostre Dame de la délivrande du nombre desquels six qui ont été trouvés sur la plage de ma dite paroisse d’Oystreham ont été enterrés dans le cimetière dudit lieu sçavoir quatre hommes et deux femmes par moi curé de la dite paroisse et ne sachant ni le nom ni la paroisse des dits hommes, Me Anthoine Orange prestre de la paroisse de Hotot sur Dieppe, Nicolas Orange de Gerponville et Antoine Aubin  de Bertreville m’ont attesté après avoir vu les habits et heures des dits hommes qui ont été noyés que l’un s’appelait Adrien Drouet et l’autre Jacques lemarchand tous deux de la dite paroisse de bertreville et que les deux autres s’appelaient Jean Binay  et Charles Delauné tous deux de la paroisse d’Ouainville en Caux, on ne peut pas Monsieur estre plus touché de ce malheur que je l’ai esté j’ai fait en ceste occasion tout ce qui estait de mon devoir. Je suis avec respect, Monsieur votre très humble et très obéissant serviteur. »

 

Ce qui frappe dans cette missive, c’est que l’homme de religion se soit contenté de rechercher  l’identité, non des six victimes, mais seulement celle des quatre hommes et qu’il ait fait fi de celle des deux femmes. Un oubli ? Un déni voire du mépris ? Ou plutôt un simple usage du temps  narré par Jean de La Fontaine (1621-1695) dans sa fable « La femme noyée » qui débute par ces vers : « Je ne suis pas de ceux qui disent : ce n’est rien ; c’est une femme qui se noie. Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie. » 

 

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La Femme noyée, fable de Jean de la Fontaine illustrée par Gustave Doré

 

Biblio. Article de J. Le Roux - Revue Généalogique Normande – N°102 – 2ème trimestre 2007